Yvon Gattaz : micro-économiste de terrain

Yvon Gattaz père de l'entrepreneuriatCapital Initiative revient sur la carrière de Yvon Gattaz, l’un des 30 entrepreneurs :

Entrepreneur français, ancien président du CNPF, actuel Medef, Yvon Gattaz est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la création d’entreprises, défenseur et incitateur à l’entrepreunariat à travers des associations : Ethic, ASMEPETI et Association Jeunesse et Entreprise (AJE). Il m’a fait l’honneur de me recevoir dans son bureau, au siège de son association AJE, à Paris.

Qu’est-ce que la création d’entreprise ?

La création d’entreprise n’est pas une démarche intellectuelle, la démarche intellectuelle me fait peur. Je me bats pour éviter de transformer cette démarche spontanée irréfléchie, intuitive. On risque de la tarir en voulant l’intellectualiser. Je souhaite pousser les intellos, les diplômés à cet acte. J’ai effectué un prosélytisme intense à partir de janvier 1970. Dans cette optique, mon livre pour promouvoir la création d’entreprise (Les hommes en gris) est le tout premier « in the world » !

Mais cela ne passe pas par des discours devant des centaines d’élèves. Le directeur d’HEC, Richard Zisswiller, m’avait demandé de faire des cours dans 15 amphithéâtres. J’ai refusé, il ne faut pas intellectualiser, mais encourager. Et puis, si l’on fait un cours, il faut parler des difficultés. Et les difficultés sont démotivantes. Il y a des difficultés qu’il faut analyser, d’autres qu’il faut surmonter. Sur le plan administratif et juridique, ces difficultés liminaires sont un test. Il y avait, par exemple, le problème du Kbis en 1952, mais aujourd’hui les difficultés sont atténuées, je n’approuve pas leur totale disparition. Sinon même les incapables se jetteront à corps perdu dans l’aventure.

Autre anecdote, pour vous expliquer pourquoi il ne faut pas intellectualiser la création d’entreprise. Un ministre, dont je tairais le nom, me considérait en tant que « père de la natalité des entreprises ». Il souhaitait proposer une loi au parlement pour donner un budget aux diplômés de l’enseignement supérieur, afin de les aider à créer une entreprise. À l’époque, les autodidactes représentaient 98 % des créateurs d’entreprise : ce sont eux qu’il faut aider, non les diplômés.

Quel est le rôle de l’école dans la création d’entreprise ?

Dans le classement de Shanghai, nous ne sommes pas bons. Et ce, en raison d’un changement de classification internationale qui a deux raisons. Tout d’abord, le numérique a bouleversé les qualités indispensables aux personnes intelligentes. Avant, pour être érudit, il fallait une mémoire, c’était un avantage sur les autres. Aujourd’hui, ce qu’il faut c’est l’agilité pour arriver au nuage, au cloud, là où se trouve l’information.

La seconde raison pour laquelle le système scolaire n’est plus efficient est l’exigence des employeurs. Dans la formation supérieure classique, les problèmes sont toujours bien posés à solution unique, à traiter par une seule personne. La solution et la note sont rarement contestées. Ce mode de raisonnement est dépassé. Dans l’entreprise, les problèmes sont toujours mal présentés, souvent difficiles à poser, à solutions multiples et résolus par un groupe qui n’est pas noté, mais qui observe le résultat des mois après. L’enseignement ne l’a pas encore compris et reste sur de vieux schémas. Les diplômés de l’enseignement supérieur ont pour seule qualité d’avoir un diplôme, c’est-à-dire, des qualités de réception : apprendre vite et avoir de la mémoire, mais cela ne suffit pas.

Quelles sont les qualités nécessaires au chef d’entreprise ?

Comme je viens de l’énoncer, je distingue les qualités de réception : la capacité à apprendre, la mémoire. Des qualités nécessaires pour réussir des études supérieures par exemple. Pour être entrepreneur, il faut des qualités d’émission : savoir transmettre et entraîner les autres avec soi dans son projet. La qualité d’émission la plus importante pour le chef d’entreprise est la créativité. Malheureusement, l’imagination créatrice est souvent onirique, rares sont ceux qui ont l’idée et qui la concrétisent le lendemain.

En deuxième lieu, je dirais que l’une des qualités les plus importantes est la ténacité, c’est-à-dire ne pas avoir peur. Ensuite, la combativité, la résistance à l’épreuve, profiter des échecs pour renouveler son offre. Mais aussi le goût du travail en groupe, le charisme et ce que j’appelle un « gattazisme » qui peut se traduire par cette phrase : « le talent de gestion, c’est la gestion des talents. » Et enfin – et surtout – il faut du bon sens. Ces qualités sont génétiques, elles peuvent être développées si elles sont ancrées au fond de soi, mais elles ne peuvent pas être inventées. Ainsi, il est difficile de détecter ou d’« auto-détecter » le goût du risque. Les entrepreneurs d’aujourd’hui peuvent jouer le rôle d’incitateur, pas de professeur. Je milite pour les causeries incitatives.

Quelles sont les difficultés pour créer une entreprise ?

Il y a cinq vraies difficultés pour créer une entreprise. Premièrement, psychologique. Avant, la création se faisait dans la clandestinité, ce n’était pas honorable. Aujourd’hui, le créateur n’est pas un héros comme aux États-Unis, mais un aventurier honorable. Deuxièmement, administrative. Ces difficultés ont été atténuées, et je ne crois pas qu’elles soient plus lourdes que dans les autres pays européens. En troisième lieu, les difficultés juridiques que les entrepreneurs de mon époque ont eu à connaître ont également été levées. Il reste deux énormes difficultés qui n’ont pas été levées du tout. La fiscalité française est la plus forte de toute l’Europe, c’est l’un des freins principaux. Les contraintes sociales : un Code du travail de 3 496 pages, plus 30 pages par semaine, 1,536 kg. Pour moi, l’argument des avantages acquis est irrecevable.

Y a-t-il des freins psychologiques à la création d’entreprise ?

L’image de l’entrepreneur s’est améliorée, même si les très hauts salaires des très grandes entreprises sont à mon avis abusifs. Alors que dans les PME, les salaires sont très modestes. Comme pour les chanteurs et les footballeurs, cela n’est pas très bon. Les entrepreneurs sont victimes d’un mauvais procès. On les accuse de générer du chômage. Au programme de l’enseignement de l’économie dans les lycées, les entreprises sont un petit détail. Mon association Jeunesse et Entreprises s’occupe de rencontrer des professeurs pour leur faire comprendre l’importance des entreprises dans notre économie. Je suis fils et petit-fils d’enseignants, ces deux mondes étaient séparés par un océan, on arrive doucement à les rapprocher, comme des plaques tectoniques. Des professeurs viennent nous voir pour savoir comment parler de l’entreprise, comment avoir des stages. Je suis optimiste à ce sujet.

jeunesse-entreprises.com

Extrait du livre « 30 parcours d’entrepreneurs » – Cécile Hans